Chemins de Poussières

Ne remarquez vous pas que l'on supporte l'insupportable et que l'on accepte l'inacceptable ?

jeudi 27 juillet 2006

Il me manque

Brel"Ce qui compte, c'est l'intensité d'une vie ; pas sa durée."

(Jacques Brel)

-photo provenant de la Fondation Brel, Bruxelles-

Posté par Olivier O à 17:04 - MélanColie - Rétroliens [0] - Permalien [#]


"C'est la guerre"

liban_drapCe titre simple est celui d'un petit livre de Louis Calaferte, auteur un peu oublié. Il y raconte son enfance pendant la dernière guerre, l'horreur vue par un gamin parisien. Un beau récit avec des yeux d'enfant, avec les mots qu'il faut, triste. La guerre est toujours triste.  Mais ce titre est aussi celui de ce qui se joue là bas, dans ce que l'on appelle le Proche Orient. Sans doute encore trop loin puisque la communauté internationale, comme l'on dit, ne bouge pas beaucoup. Les Libanais, une fois de plus serait t-on tenté de dire, tombent sous les balles. Le Liban comme terrain de luttes, presque comme terrain de jeu : le mot est horrible dans cette situation et pourtant. Que dire ? Parler au nom de quelqu'un c'est prendre parti, c'est se situer sur cette immense carte du conflit ; c'est stigmatiser l'autre camp, c'est ajouter encore aux confusions existantes. Que faire ? On ne peut pas, on ne peut plus se contenter de constater. Mais déjà s'informer le mieux possible, comprendre ce qui se passe vraiment et quels sont les enjeux. Les journaux restent le meilleur moyen, car l'écrit va échapper aux émotions de l'image, celle que l'on va voir à la télévision. Il n'y a pas besoin de rajouter de l'émotion à ce qui en contient déjà beaucoup, où tout peut exploser encore plus violemment, où comme partout et pour toutes choses le règne médiatique est grand seigneur.

Je ne sais que dire, qu'écrire. Je ne sais que faire ici en France. Je me rappelle du merveilleux cèdre du Liban planté au milieu du drapeau de ce pays. Je me rappelle que là bas on parle notre langue, on l'aime tout comme on aime notre pays. Je me rappelle que cette terre n'est pas si loin que l'on croit.

Posté par Olivier O à 00:01 - EcRits de Luttes - Rétroliens [0] - Permalien [#]

mercredi 26 juillet 2006

Capote

vlcsnap_984460Un air de piano léger, aérien mais envoûtant. Des images simples, limpides mais dont on se souvient. Une interprétation toute en nuances, en pudeur mais fascinante. Au bout du chemin un film stupéfiant.  Stupéfiant par sa lenteur et pourtant si rapide dans ce qui se passe. Angoissant par ses silences, ses longues images qui se traînent. Ces aller retour entre le Kansas et New York, ceux entre le sordide des cellules des accusés et la vie mondaine de Capote ; tout cela est oppressant. L'acteur Philip Seymour Hoffman fait mieux que d'être parfait : sa prestation frise le sublime. La ressemblance tant physique que caractérielle est au millimètre, troublante. Le film raconte une histoire vraie ; celle de Capote qui lisant un jour un fait divers dans le New York Times : une famille assassinée dans sa maison du Kansas. Il décide de se rendre sur place, rencontrant les autorités locales et puis les assassins, se liant d'amitié avec eux et surtout un, l'indien Perry dont on soupconne qu'il tombera plus ou moins amoureux. Puis viendra le temps de la condamnation à mort des deux hommes. Les appels successifs retarderont l'instant fatidique, plongeant chaque fois Capote dans un désarroi de plus en plus profond. L'écrivain tirera de cette aventure de quatre ans son livre le plus connu : De sang froid. De quoi se rafraîchir en ces temps bouillants.

(photo capturée par mes soins dans le film "Capote" : Philip Seymour Hoffman)

Posté par Olivier O à 18:00 - CiNéma - Rétroliens [0] - Permalien [#]

L'empereur du crime

fantomas_1gQui n'a pas vu les films avec De Funès où on le voit aux prises avec sans doute un des héros les plus connus de la littérature populaire, le célèbre Fantômas ? Les films en question sont des navets, bien sûr, et au moins pour deux raisons : la première c'est qu'ils ne sont pas fidèles à l'histoire originale, la seconde c'est que du point de vue cinématographique ils sont très mal réalisés. Cela dit, je les revois toujours avec plaisir parce que qu'ils sont passés dans la légende de ce que l'on appelle le "nanar", dans cette catégorie d'un nom que je n'aime pas "les films cultes". Mais rétablissons quand même la vérité : Fantômas n'a jamais fait rire, le commissaire Juve n'a jamais été un imbécile et les aventures du héros masqué étaient sanglantes, horribles... et en plus écrites pour. Ils se sont mis à deux pour écrire le premier roman, Pierre Souvestre et Marcel Allain, publié en février 1911. Souvestre était un homme touche à tout, puisqu'avant de se lancer dans la littérature il fut coiffeur, journaliste (rédacteur au Monde diplomatique), garagiste, mondain et gérant de la mythique agence Havas ; il rencontra Allain un jour alors qu'il cherchait un secrétaire. Les premières aventures furent publiées sous forme d'épisodes dans les journaux, c'était alors très répandu et rémunérateur : le succès fut foudroyant. Ainsi l'éditeur Arthème Fayard convoqua les deux hommes et ce fut le début de la légende. Notons pour l'anecdote que le titre originel était "Fantômus", mais Fayard a compris "Fantômas" ; c'est ainsi que le nom fut donné par erreur.... 32 volumes (mais oui vous avez bien lu) furent publiés en trois ans (de 1911 à 1913) amenant la fortune aux deux auteurs.  Leur technique d'écriture était originale : pour ne pas se perdre dans les nombreux personnages, ils se mettaient en scène eux mêmes. C'est à dire que Juve était Allain, Fantômas Souvestre, tel bandit était un de leurs amis, la fiancée du journaliste Fandor était la propre petite amie de Souvestre, Juve un autre ami... etc. Tout était abominable dans les romans, on égorgeait, on lapidait ; ca saignait de partout et les atmosphères pesantes, terrifiantes. Rien n'y faisait rire, tout y était possible.  A l'époque de grands auteurs célèbrèrent Fantômas. Par exemple Apollinaire lui même parle de romans écrits n'importe comment mais pleins de vie et d'imagination et beaucoup de pittoresque, Cendrars en personne qui qualifie Fantômas d'Eneïde des temps modernes, Max Jacob qui crée un club des amis de Fantômas ! Alors oui, littérature populaire. Mais dans le bon sens du terme. Notons aussi qu'en 1913 Louis Feuillade tourna pour la Gaumont cinq épisodes de Fantômas, bien évidemment en noir et blanc et muets. Au temps où j'exercai mon métier dans le cinéma, j'ai eu la chance en tant que restaurateur de films anciens de pouvoir travailler dessus et donc de les voir. Les atmosphères sont très bien rendues, le tout fait est effrayant et l'on y retrouve Juve, Fandor et sa fiancée et tout le reste du petit monde.

Une réedition des premiers volumes de Fantômas vient de se faire dans la collection Bouquins chez Laffont. Ca mérite le détour.

(Merci à Patrice Gelinet et Francis Lacassin - image de chez Gaumont)

Posté par Olivier O à 00:01 - LitTéralement LittEraire - Rétroliens [0] - Permalien [#]

mardi 25 juillet 2006

Necro

J'apprends la mort de l'acteur américain Jack Warden.  J'ai connu ce comédien pour la première fois dans le film 5925époustouflant de Sydney Lumet "12 hommes en colère", il était en l'occurence le septième juré, celui qui veut qu'on en finisse vite parce qu'il a deux places pour un match de base ball. A noter que l'homme était un baroudeur : avant de faire l'acteur il voguait sur le Yang Tsé à bord d'une cannonière ; et profitons pour parler d'un autre comédien qui a débuté en même temps, Lee Marvin, qui lui barouda dans le Pacifique. J'aime assez peu d'acteurs et d'actrices étasuniens, mais ces deux là méritaient un coup de chapeau.

Posté par Olivier O à 12:59 - CiNéma - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Hauteurs

"Je suis gris de poussière. Même plaisir que celui qui consiste à patauger en pleine boue, à faire l'amour sur un tas de fumier. Je ne me promène plus comme un corps sans âme ni comme une âme sans corps. Je suis un homme. J'existe." (Michel Leiris, L'Afrique fantôme)

aCeux qui partent, ceux qui reviennent. Ceux qui restent. La période est propice aux allées, aux venues. Aux oublis divers et variés, aux pensées qui se disent "on verra bien après". La chaleur écrase tout. Elle englue tout, elle déforme tout. Il est superflu de dire que je ne la supporte plus, mais je l'écris quand même parce que ca soulage. Comme on fume une cigarette parce que l'on a l'illusion consciente qu'elle vous calme. Il y a quelques jours je lisai quelques textes de l'écrivain sud américain Carlos Liscano. Il disait qu'il avait trouvé une parade à son impatience : la lenteur. Il vivait avec lenteur. L'idée m'a séduit, d'autant plus que j'y ai déjà pensé, sans mettre vraiment la chose en pratique. Mais ce soir le blues m'emporte, une espèce de cafard empreint de tristesse et de joie, d'inquiétude  et d'un chagrin à la substance étrange. L'été ne me réussit pas. Et si je rassemble mes souvenirs de mes plus anciens mois de juillet-août je ne vois pas se saison chaude guillerette. Ma nature est mélancolique, nostalgique... je ne me referai pas. Je ne peux m'empêcher de toujours penser, je ne peux mettre mon esprit en "vacance", je n'y arrive pas. Je m'y suis habitué, je me suis habitué à vivre avec moi même... et ce n'est pas facile souvent.

Posté par Olivier O à 00:01 - Vivre quelque part - Rétroliens [0] - Permalien [#]

lundi 24 juillet 2006

Le milieu du gué

les_aventures_de_rabbi_jacobLa chaleur bouillante qui règne actuellement me scie les jambes. Je n'aime pas du tout ces températures étouffantes qui ne riment à rien, surtout en ville. L'été, pourquoi pas. Mais pas à ces doses. Certaines et certains me posaient la question : "Mais en Afrique, il fait très chaud..." Il est vrai, encore que ce ne soit pas le cas partout et en toutes saisons. On verra bien, cela n'est pas de nature à freiner ma passion : la chaleur fait partie de l'Afrique, je fais avec. Les journaux sont, l'été, par tradition remplis d'une actualité allégée, parfois peu interessante. Pourtant.... on trouve dans "Le Monde" une excellente série sur les grands cafés à travers le monde. On se ballade ainsi de Venise à Lisbonne, en passant par Vienne. Le tout signé par l'écrivain Michel Braudeau. Plume alerte, nostalgique ; amoureuse des beaux mots et délicieusement sensuelle. J'ai lu de lui cette année un livre qui fut pour moi une révélation (j'en ai parlé ici) : "Pérou". Histoire (vraie ?) d'un jeune instituteur qui tombe amoureux d'une élève, guère moins âgée que lui. Tout est en retenues, suggestions, allusions. Les descriptions du corps de la jeune fille sont extraordinairement sensuelles, les émois de l'instituteur superbement écrits.

Dans "Libération", une des séries concerne les frontières entre certains états. Frontières réelles ou imaginaires. Ainsi on voit très bien comment ont été tracées au cordeau, par le colonisateur,  et en dépit de tout bon sens certaines limites d'états africains.  Puisqu'on parle de ce journal, j'ai assez peu apprécié l'article, très bref, concernant la mort de Gérard Oury. Certes ce n'était pas un cinéaste que l'on pourrait appeler "auteur", certes il ne faisait pas passer dans ses films quelque message que ce soit mais quand même ! Il était un cinéaste populaire, certains de ses films sont vraiment dans leur genre des summums de comique, très bien écrits, bien filmés et efficaces. Et en parler comme le journal le fait, à savoir quelques lignes méprisantes parce que l'homme agissait dans le niveau populaire est franchement injuste et bien significative de ce esprit "élitaire" bien pensant. Détestable.

Posté par Olivier O à 00:05 - Arts Zé Cultures - Rétroliens [0] - Permalien [#]

dimanche 23 juillet 2006

Mon fils

Clavier_clavecinLe 22 juillet mon fils a eu onze ans. Et depuis onze ans il m'est très difficile d'écrire sur mon fils. Sa mère et moi nous nous sommes séparés alors qu'il avait six mois. Je vis à Paris, ils vivent dans le sud de la France. La séparation fut houleuse et a laissé des traces sans doute indélébiles mais que la pommade du temps a atténué. Ecrire sur mon fils est encore une douleur qui me prend aux tripes, écrire ce que je ressens pour mon fils ouvre des plaies sans doute jamais refermées. Cela ne vient pas de lui. Mais de moi. De nous, sa mère et moi. Une rupture est une fin mais aussi un recommencement. Si je dis que cela vient de moi c'est parce que je me sens mal dans ma peau de père, parce que j'ai la sourde impression culpabilisante de n'être pas un bon père. Maintenant qu'il a grandi ces douleurs, cette culpabilisation disparait. Très lentement. Comme des plaies qui se guérissent peu à peu sous l'action d'un soleil nouveau. Les temps sont longs, très longs. Si j'écrivai ce qu'est mon fils pour moi les mots du vocabulaire français n'y suffiraient pas, si mon coeur pouvait parler de lui je crois qu'il s'émietterai d'émotions qui se disperseraient aux quatre vents. Le manque de mon fils est une cruauté de chaque jour, un coup de couteau et un poison dans mon sang. Et pourtant, mes amis pourraient vous le dire, j'en parle très peu.  Et pourtant, je n'écris rien ou presque. Tout est en moi, tout se bat en moi. "Les grandes douleurs sont muettes" dit on : le dicton se vérifie ici. L'intensité de la douleur et ce silence par ailleurs me trouble beaucoup, parfois me déstabilise.

De ce jour de juillet 1995, je pourrai raconter chaque minute. De cette journée d'été brûlante d'il y a onze ans je pourrai signifier chaque visage croisé, chaque ligne lue, chaque image vue. Je n'ai rien oublié, je n'oublierai rien. Par manque d'argent je ne peux être à ses côtés. Je l'ai eu au bout du fil, et en ce creux estival sa voix m'a submergé d'émotions, m'a rougi les yeux. Je l'écoutai me raconter son séjour de vacances. Il m'a demandé quand je descendrai dans le sud. Quand  j'ai raccroché, j'ai fondu en larmes. Larmes d'immense tristesse, larmes d'immense rage, de colère. De cet argent qui me manque à cause de ma précarité, de ma vie que j'ai subitement maudit, de tout ce que je ne peux pas lui donner.

Un jour, je l'emmenerai en Afrique avec moi.

(photo personnelle : clavecin lors d'un concert de Berlioz, hiver 2005, Paris)

Posté par Olivier O à 01:21 - LarMes sècHes - Rétroliens [0] - Permalien [#]

samedi 22 juillet 2006

Gêne

60_2Le musée du Quai Branly, dédié aux Arts Premiers et ouvert tout récemment, connait un engouement sans pareil. Je lisais hier que les files d'attente sont en moyenne de deux heures. Bien sur, j'y poserai les pieds et les yeux : j'attends que le flux de la foule se calme en même temps que les températures. Mais quelque part quelque chose me gêne, et depuis le début. Confusément. Moravia se sentait obscurément une "dette" envers le Continent noir, il l'écrit en filigrane dans ses "Promenades africaines" (publiées chez Flammarion et que je vous conseille), je pourrai reprendre ce sentiment à mon compte. Et hier voilà que je lis une opinion d'Amina Traoré, ancienne ministre de la culture du Mali. Elle a mis des mots sur cette gêne que je ressentais, elle a décrit ce qui était diffus en moi. Je vous livre le texte.

Talents et compétences président donc au tri des candidats africains à l'immigration en France selon la loi Sarkozy dite de «l'immigration choisie», votée en mai 2006 par l'Assemblée nationale française. Le ministre français de l'Intérieur s'est offert le luxe de venir nous le signifier, en Afrique, en invitant nos gouvernants à jouer le rôle de geôliers de la «racaille» dont la France ne veut plus sur son sol. Au même moment, du fait du verrouillage de l'axe Maroc-Espagne, après les événements sanglants de Ceuta et Melilla, des candidats africains à l'émigration clandestine, en majorité jeunes meurent par centaines, dans l'indifférence générale, au large des côtes africaines.

L'Europe forteresse, dont la France est l'une des chevilles ouvrières, déploie, en ce moment, une véritable armada contre ces quêteurs de passerelles. Or les oeuvres d'art, qui sont aujourd'hui à l'honneur au musée du Quai-Branly, appartiennent d'abord et avant tout aux peuples déshérités du Mali, du Bénin, de la Guinée, du Niger, du Burkina-Faso, du Cameroun, du Congo. Elles constituent une part substantielle du patrimoine culturel et artistique de ces «sans visa» dont certains sont morts par balles à Ceuta et Melilla ou des sans-papiers traqués au coeur de l'Europe et, arrêtés, sont rendus, menottes aux poings à leurs pays d'origine.

Dans ma Lettre au président des Français à propos de la Côte-d'Ivoire et de l'Afrique en général, je retiens le musée du Quai-Branly comme l'une des expressions parfaites de ces contradictions, incohérences et paradoxes de la France dans ses rapports à l'Afrique. A l'heure où celui-ci ouvre ses portes au public, je me demande jusqu'où iront les puissants de ce monde dans l'arrogance et le viol de notre imaginaire.

Nous sommes invités, aujourd'hui, à célébrer avec l'ancienne puissance coloniale une oeuvre architecturale, incontestablement belle, ainsi que notre propre déchéance et la complaisance de ceux qui, acteurs politiques et institutionnels africains, estiment que nos biens culturels sont mieux dans les beaux édifices du Nord que sous nos propres cieux. Je conteste le fait que l'idée de créer un musée de cette importance puisse naître, non pas d'un examen rigoureux, critique et partagé des rapports entre l'Europe et l'Afrique, l'Asie, l'Amérique et l'Océanie dont les pièces sont originaires, mais de l'amitié d'un chef d'Etat avec un collectionneur d'oeuvre d'art qu'il a rencontré un jour, sur une plage de l'île Maurice. Les trois cent mille pièces que le musée du Quai-Branly abrite constituent un véritable trésor de guerre en raison du mode d'acquisition de certaines d'entre elles et le trafic d'influence auquel celui-ci donne parfois lieu entre la France et les pays dont elles sont originaires.

Je ne sais pas comment les transactions se sont opérées du temps de François Ier, de Louis XIV et au XIXe siècle pour les pièces les plus anciennes. Je sais, par contre, qu'en son temps, Catherine Trautman, à l'époque ministre de la Culture de la France dont j'étais l'homologue malienne, m'avait demandé d'autoriser l'achat pour le musée du Quai-Branly d'une statuette de Tial appartenant à un collectionneur belge. De peur de participer au blanchiment d'une oeuvre d'art qui serait sortie en fraude de notre pays, j'ai proposé que la France l'achète (pour la coquette somme de deux cents millions de francs CFA), pour nous la restituer afin que nous puissions ensuite la lui prêter. Je me suis entendue dire, au sein du Comité d'orientation dont j'étais l'un des membres, que l'argent du contribuable français ne pouvait pas être utilisé dans l'acquisition d'une pièce qui reviendrait au Mali... Exclue à partir de ce moment de la négociation, j'ai appris par la suite que l'Etat malien, qui n'a pas de compte à rendre à ses contribuables, a acheté la pièce en question en vue de la prêter au musée.

Alors, que célèbre-t-on ? La sanctuarisation de la passion que le président français partage avec son ami disparu ainsi que le talent de l'architecte du musée ou les droits culturels, économiques, politiques et sociaux des peuples d'Afrique, d'Asie, d'Amérique et d'Océanie ?

Le musée du Quai-Branly est bâti sur un profond et douloureux paradoxe à partir du moment où la quasi-totalité des Africains, des Amérindiens, des Aborigènes d'Australie, dont le talent et la créativité sont célébrés, n'en franchiront jamais le seuil compte tenu de la loi sur l'immigration choisie. Il est vrai que des dispositions sont prises pour que nous puissions consulter les archives via l'Internet. Nos oeuvres ont droit de cité là où nous sommes, dans l'ensemble, interdits de séjour. A l'intention de ceux qui voudraient voir le message politique derrière l'esthétique, le dialogue des cultures derrière la beauté des oeuvres, je crains que l'on ne soit loin du compte. Un masque africain sur la place de la République n'est d'aucune utilité face à la honte et à l'humiliation subies par les Africains et les autres peuples pillés dans le cadre d'une certaine coopération au développement. Bienvenue donc au musée de l'interpellation qui contribuera ­ je l'espère ­ à édifier les opinions publiques françaises, africaine et mondiale sur l'une des manières dont l'Europe continue de se servir et d'asservir d'autres peuples du monde tout en prétendant le contraire.

Enfin, je voudrais m'adresser à ces oeuvres de l'esprit qui sauront intercéder auprès des opinions publiques. «Vous nous manquez terriblement. Notre pays, le Mali, et l'Afrique tout entière subissent bien des bouleversements. Aux dieux des chrétiens et des musulmans qui ont contesté votre place dans nos coeurs et vos fonctions dans nos sociétés s'est ajouté le dieu argent. Vous devez en savoir quelque chose au regard des transactions dont certaines acquisitions de ce musée ont été l'objet. Il est le moteur du marché dit libre et concurrentiel supposé être le paradis sur Terre alors qu'il n'est que gouffre pour l'Afrique. Appauvris, désemparés et manipulés par des dirigeants convertis au dogme du marché, vos peuples s'en prennent les uns aux autres, s'entre-tuent ou fuient. Parfois, ils viennent buter contre le long mur de l'indifférence, dont Schengen. N'entendez-vous pas les lamentations de ceux et celles qui empruntent la voie terrestre, se perdre dans le Sahara ou se noyer dans les eaux de la Méditerranée ?

N'entendez-vous pas les cris de ces centaines de naufragés dont des femmes enceintes et des enfants? Si oui, ne restez pas muettes, ne vous sentez pas impuissantes. Rappelez à ceux qui vous veulent tant dans leurs musées et aux citoyens français et européens qui les visitent que l'annulation totale et immédiate de la dette extérieure de l'Afrique est primordiale. Dites-leur que libéré de ce fardeau, du dogme du tout marché qui justifie la tutelle du FMI et de la Banque mondiale, le continent noir redressera la tête et l'échine.»

(illustration : porteuse de coupe, bois, tribu bambara, Mali)

Posté par Olivier O à 00:40 - EcRits de Luttes - Rétroliens [0] - Permalien [#]

vendredi 21 juillet 2006

Fantômes

100_3026100_3027100_3028  Miles Davis, John Coltrane, Charlie Parker (photos personnelles prises lors d'une soirée jazz au Nouvo Cosmos, Belleville, Paris)

Posté par Olivier O à 00:20 - JaZz - Rétroliens [0] - Permalien [#]
« Page précédente  1  2  3  4  5  6  7   Page suivante »