Entre les gouttes
J'ai relu hier quelques textes que j'avais écrits pour le blog. J'en ai extirpé quelques uns pour les classer à part, pour ne pas les perdre. Celui qui suit m'a particulièrement plu, ce qui est rare puisque à l'instar de certains acteurs qui ne s'aiment pas dans leurs films je suis rarement satisfait de mes écritures. Publié pour la première fois en janvier 2006, j'ai laissé les commentaires de l'époque.
Elle attend sous une petite pluie fine ; une de celles qui pénètrent le corps jusque dans ses moindres cellules, refroidissant tout sur son passage. Un petit sac de voyage posé à quelques centimètres de ses jambes, elle se tient droite sous l'averse comme prête à conquérir un monde. Fine, elle paraît perdue au milieu d'un paysage de la fin d'un siècle, de la fin d'une révolution. Son chapeau dans le prolongement du corps semble faire partie d'elle. D'où vient elle ? Où va t elle ? Quelles étranges circonstances d'existence l'ont amenée sur le bord de cette route perdue ? Qui passait par là pour la photographier ? Le vent qui se lève est froid, la pluie augmente encore ses gouttes. Mais elle attend.
Longtemps elle a cherché le sens de ses vies successives. Ses paysages d'enfance sont ocres, arides ; la couleur verte n'y est que sporadique, effilochée comme sur un tissu trop vieux. Toutes les images que ses yeux ont gardé en mémoire ont la saveur des choses essentielles ; elle garde en elle les douleurs de l'exil. Dans son sang coule le continent d'où elle vient, la culture dont elle a hérité, la couleur de sa peau. Attend elle une voiture ? Un autocar ? Personne ne semble pouvoir passer ici. La petite robe, la seule qu'elle a pu trouver le matin tant son départ a été rapide, ne la réchauffe pas ; elle qui est habituée aux étendues sèches, bouillantes, écrasantes.
Elle nous regarde comme dans un tableau de Whistler, ce peintre qui écrivait un jour : "regardez moi et vous regarderez pour toujours". Et c'est pour l'Eternité que ses yeux nous fixent. Pour nous dire toute la souffrance de ses peuples, de ses pays. Parce qu'elle est l'Afrique toute entière, elle est toutes les cultures noires à elle seule. Ce petit corps frêle contient l'histoire totale de ces êtres, de ce continent qui va tôt ou tard se réveiller.
(Le texte m'a été inspiré par la photo de la chanteuse afro-américaine Lizz Wright, photographie trouvée sur un site de jazz. Dernier album de la chanteuse : "Dream wide awake -)
